« Un an ! Un an que je redoutais cela ! Ce matin nous partions en vacances. Un mois durant lequel ma vie allait être un enfer ! Pas de répit, ni de repos pour moi. Il faut dire que Monsieur et Madame – je les appellerais ainsi tout au long de mon récit pour les laisser dans l’anonymat – changeraient de lieu tous les jours et je devrais les suivre et subir leur violence durant leurs périples. Une vraie vie d’esclave.
Tout avait pourtant bien commencé. J’avais été recueilli en Chine – estampillée « Made in China » par les mauvaises langues. Cela faisait un mois que j’attendais que quelqu’un vienne me chercher. Je commençais à désespérer quand je les ai vu ; Monsieur et Madame avaient aussi l’air tout excités alors que Monsieur tenait à sa main celle que j’ai tout de suite considérée comme ma sœur. Malgré que nous étions nombreuses, ils m’avaient tout de suite reconnue, car ils m’avaient déjà vu dans le book qu’ils tenaient à leur main. Leurs regards s’étaient tout de suite posé sur moi. Ils m’avaient regardé sous toutes les coutures, m’avaient porté, m’avaient pris par la main et s’étaient un peu promenés avec moi. Ils avaient vraiment été séduits et étaient restés ébahis lorsque je leur avais ouvert grande ma bouche pour leur faire un large sourire. Quand le monsieur – je ne sais pas qui il était - qui nous avait présenté à eux etait revenu, ils lui avaient laissé une certaine somme d’argent – un bakchich ? – et m’avaient emmené chez eux, en France.
J’étais certaine d’avoir trouvé la famille idéale. J’aurai cependant dû me méfier…
Durant le voyage, je m’étais prise d’affection pour ma sœur, malgré son manque de communication. Nous étions installées confortablement l’une à côté de l’autre, sur les fauteuils en face de Monsieur et Madame. C’était leur dernier jour de congés. Je ne comprenais pas ce qu’ils disaient. Je remarquais tout de même leurs visages inquiets, voire agacés, lorsqu’ils regardaient ma sœur.
Arrivés à la maison, à peine Monsieur et Madame la touchèrent, qu’elle explosa littéralement, rejetant tout ce qu’elle avait ingurgité le matin. Dans une espèce de panique et d’agacement, Monsieur avait crié : « Dépêche-toi ! Ramasse tout ! Il y en a partout ! ». Madame s’exécuta de suite. Je n’ai pas l’impression qu’ils se souciaient du sort de ma sœur ; elle était restée là, béante, incapable de réagir. Ils se sont alors retournés vers moi. Quelle frayeur après ce que j’avais vu. Ils se sont approchés et Madame m’a délicatement soulagé du poids que j’avais en moi ; je n’avais point éclatée. Monsieur et Madame me séparèrent alors de ma sœur. Cette dernière semblait gémir. Monsieur lui referma violemment son caquet et l’a souleva brusquement de terre. Il ouvrit la porte d’un placard et la jeta à l’intérieur, la laissant seule, sur cette phrase : « C’est comme ça ma vieille, quant on est plus bonne à rien ! » Je fus terrorisée et j’avais mal au cœur. Mais ma terreur et ma souffrance passèrent vite, de façon égoïste, devant le traitement de faveur auquel j’eus droit immédiatement : ils m’installèrent dans leur chambre, à côté de leur lit. J’étais leur petite nouvelle…
J’’avais alors espéré un report d’attention et affection qui tarda à venir. Les journées étaient toujours les mêmes : réveil à 7 heures pour Monsieur et Madame. Monsieur partait au travail à 08h30 et revenait invariablement à 19h00. Pendant ce temps, Madame faisait le ménage à la maison. Le seul moment où elle me laissait sortir de la chambre était quand elle y passait l’aspirateur ; j’avais comme l’impression de la déranger. Comme je ne pouvais aller bien loin, je me retrouvais alors devant la porte de la pièce où était enfermée ma sœur. J’étais terrorisée. D’autant plus que Madame disait souvent : « Toi, le jour où tu ne roules plus comme on veut, tu subiras le même sort que l’autre ». Cette phrase me terrifiait, surtout en raison des termes employés – le même sort et l’autre -. Dans mes pensées, j’étais certaine qu’ils avaient tué ma sœur car je ne la voyais jamais ni ne l’entendait. Quand elle avait fini la chambre, Madame m’y enfermait tout le reste de la journée.
Parfois je pouvais l’entendre partir au début de l’après-midi pour ne rentrer que vers 18 heures, tout juste le temps de faire à manger à Monsieur. Oh, je savais où elle allait et ce qu’elle faisait. Car quand elle n’allait pas chez son amant, son amant venait à la maison. Il faut dire que Monsieur n’était pas très attiré par la chose alors Madame s’ennuyait. Je peux vous révéler que c’était autre chose avec son bel étalon… Les seuls autres moments où Monsieur et Madame s’occupaient de moi, c’était quand nous partions en week-end. Là aussi je dormais dans leur chambre, à côté du lit. En fait, je me suis rapidement rendu compte qu’ils ne s’intéressaient à moi que lorsque je les dérangeais ou lorsque je leur étais utile. Ma déception fût très grande après ce constat. Et la frayeur redoubla après que j’ai repensé au traitement inhumain subi par ma sœur. Les premiers congés d’été en compagnie de Monsieur et Madame, un mois entier, confirmèrent mes craintes.
Le soir du départ, j’avais très peu dormi. Monsieur, ragaillardi par la pensée d’être en congé fit l’amour à Madame toute la nuit ; bien entendu, il ne savait pas qu’elle simulait, et elle simulait bien, je peux vous l’affirmer. Au petit matin, je fus réveillée de façon brutale par la grosse voix de Monsieur. Il cria « Viens par là, toi !» et m’agrippa fermement. De suite, Madame m’ouvrit la bouche et me fit ingurgiter une quantité phénoménale de choses. Comme je me débattais en refusant de refermer la bouche pour les avaler, Monsieur s’énerva et me sauta littéralement dessus, et zip, Madame en profita pour me refermer le clapet. Abasourdie, groggye, je me suis laissée guider pour la suite du séjour, sans me révolter, malgré les kilomètres de goudrons à parcourir et ces scènes de barbarie qui recommençaient à chaque déplacement. Et tous les soirs, je vivais ce qu’avait vécu ma sœur la dernière fois que je l’ai vu ; sans éclater, certes, mais Madame m’ouvrait la bouche et me faisait vomir ce que j’avais du ingurgiter le matin. J’avais peur de leur violence et je craignais de subir le même sort que ma sœur, dont la dépouille gisait certainement derrière la porte du placard de la maison.
Au retour de notre séjour, la vie recommença, routinière et monotone. Travail, boulot, dodo pour Monsieur. Ménage, amant, simulation pour Madame. Réclusion, porte du placard et week-ends de sortie pour moi. S’ils se réjouissaient l’année suivante de repartir en vacances, j’appréhendais énormément. L’idée d’être gavée comme une oie, battue comme un âne et trimballée comme un sac de patates ne me séduisait pas. La hantise de finir derrière la porte du placard m’obligeait à me résigner. Et pourtant, pour cette deuxième année, tout se passa délicieusement. Monsieur et Madame ne partirent que quinze jours : j’eus donc moins à ingurgiter et Monsieur et Madame n’eurent pas besoin de recourir aux premières violences pour me fermer la bouche. Je fus agréablement surprise et me sentis beaucoup plus légère. Je décidais alors de prendre la vie du bon côté. Coquine, je jetais un regard curieux dans les shorts des messieurs lors de nos déplacements à pied. Dans le train, je regardais le paysage défiler et essayait d’entrer en communication avec mes voisines, sans grand succès. Dans les hôtels, relax : installée sur le lit, la télé allumée toute la journée. Ces vacances m’avaient permis de sortir de cette maudite chambre à côté de ce placard maudit pour me changer les idées.
Après trois années de vie commune avec Monsieur et Madame, je me rendais compte que mon analyse du début était avérée : ils ne s’intéressaient à moi que lorsque que je les gênais où quand ils avaient besoin de moi. Mais le pire, c’est que je me rendais compte à quel point j’étais dépendante d’eux pour me déplacer. J’étais dans un schéma triangulaire de bourreaux à victime avec mes bourreaux devenant mes sauveurs. Et moi, victime devenant parfois également sauveur en leur étant utile… Mais dans ce triangle, je restais la seule victime.
Il fallait que j’inverse la tendance pour les prochaines vacances. Ainsi décidais-je de me révolter et de devenir bourreau à mon tour, faisant fi des conséquences à assumer.
Cette année-là, ils partirent à Singapour deux mois. Le gavage et les violences recommencèrent de plus belle. Alors je me suis vengé de Monsieur et Madame à chaque trajet à pied. Je les ralentissais considérablement dans leurs parcours, rechignant à avancer devant le moindre trou ou le plus petit rebord de trottoir. Monsieur commença à s’énerver et cria : « Si elle continue à s’arrêter comme çà à chaque obstacle et à menacer de faillir, je lui fais son compte ! » Il ajouta à mon égard : « Allez, dépêche-toi ! »
Seulement, trop contente de mon rôle réussi de bourreau, je décidais d’en rajouter une couche et malheureusement là… c’est Monsieur qui gagna. Devant mon refus obstiné de franchir une bordure de trottoir, il me tira violemment vers lui, me faisant chuter, me cassant le bras. C’est la dernière fois que je les ai accompagné. J’ai passé le reste du séjour suspendue à la main de Monsieur qui grommelait pendant les trajets à pied et je fus enfermée chaque soir à l’hôtel dans une armoire. Nous sommes rentrés hier soir. J’ai tout de suite rejoint ma sœur derrière la porte du placard que Monsieur et Madame appellent le rebut. Ils ont agi avec moi de la même manière qu’avec ma sœur : plaquage immédiat au sol, ouverture violente de ma bouche, vidage du contenu de mon intérieur et abandon dans le noir de cette pièce maudite. Avant d’entrer dans le rebut, à la faveur de la lumière éclairant le lieu, j’ai pu apercevoir subrepticement ma sœur : elle gisait sur le sol, inerte. Monsieur me jeta à côté d’elle. Les dernières paroles que je lui ai entendu adresser à Madame étaient pour dire qu’ils débarrasseraient cette pièce l’année prochaine, pendant leurs vacances.
En attendant, ils ont trouvé une nouvelle victime estampillée « Made in Singapour » ; elle dort dans ma chambre. Durant le trajet du retour, je n’ai pas eu le temps de lui dire de se méfier et de la prévenir du sort qui l’attend. Car le jour où il lui arrivera la même mésaventure qu’à ma sœur et moi, elle entendra sûrement cette phrase de Monsieur : « C’est vraiment pas de la qualité ces trucs Made in Singapour. La prochaine fois, j’achète une valise en France, Made in France. »
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